/« Avec le chinois Huawei, comme au bon temps de la guerre froide »

« Avec le chinois Huawei, comme au bon temps de la guerre froide »

Les autorités européennes mettent en garde contre le groupe, sans le nommer, dans un rapport sur la cybersécurité et la téléphonie 5G, et notamment sur les liens d’entreprises avec des gouvernements. L’esquisse d’une nouvelle forme de philosophie des affaires, explique Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 11h52, mis à jour à 12h06 Temps de Lecture 2 min.

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A Pékin, le 29 mai. Le groupe chinois est le leader mondial des équipements de télécommunications.
A Pékin, le 29 mai. Le groupe chinois est le leader mondial des équipements de télécommunications. Mark Schiefelbein / AP

Pertes & profits. Il est comme le Voldemort de Harry Potter, cette figure du diable dont on ne doit pas prononcer le nom. En présentant le rapport d’experts des 28 pays de l’Union sur la cybersécurité et la téléphonie de nouvelle génération 5G, la Commission européenne a pris soin de ne nommer personne tout en y pensant très fort. Huawei, le champion chinois, devenu en vingt ans leader mondial des équipements de télécommunications devant ses concurrents nordiques Ericsson et Nokia, est clairement dans le viseur des autorités européennes. Mais celles-ci doivent rester très prudentes puisque tous leurs membres sont aussi des clients de Huawei qui équipe la plupart des opérateurs téléphoniques européens. D’où la gêne.

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De ce point de vue, les Américains sont à peine plus cohérents. Depuis le blocage du rachat du spécialiste 3Com en 2007 par un consortium formé du financier Bain et de Huawei (minoritaire), on sait que le pays ne veut pas de Chinois sur son territoire. Mais il a fait l’erreur de laisser tomber ses propres fournisseurs dans le domaine. Lucent, l’équipementier historique cédé au français Alcatel et surtout Motorola, l’inventeur de la transmission radio et des premiers mobiles qui a sombré corps et biens dans le grand vent de la mondialisation.

Risque d’interférences

Pourtant, en dépit de sa réserve, le rapport européen esquisse ce qui pourrait devenir une nouvelle forme de philosophie des affaires. Avec deux principes. D’abord le fait que les applications des nouvelles technologies comme la 5G sont extrêmement vulnérables. D’une part elles sont disséminées partout. Dans de grands services comme l’énergie, les transports ou la santé, mais aussi parmi tous les objets du quotidien, de la montre-bracelet à la voiture en passant par son système de chauffage ou sa télévision. D’autre part, elles marient si étroitement le matériel et le logiciel qu’elles peuvent être contrôlées, voire infectées à distance.

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Le deuxième principe tire les conclusions de ce contexte : on ne peut pas faire confiance à tout le monde. Il y a un risque d’interférences quand les entreprises fournisseuses sont liées étroitement à des gouvernements et obéissent à des régimes qui manquent d’un système démocratique de séparation des pouvoirs, affirme en substance le rapport européen. Autrement dit, comme le logiciel est partout, on ne pourra bientôt plus faire des affaires qu’avec des régimes fiables, proches du nôtre. Une forme de retour à une séparation des économies par blocs politiques, comme au bon vieux temps de la guerre froide.