/« Il faut ménager une place nouvelle à l’industrie et à la fabrication dans les villes et les territoires »

« Il faut ménager une place nouvelle à l’industrie et à la fabrication dans les villes et les territoires »

Conclure de la catastrophe de Lubrizol, à Rouen, qu’il faut fermer les usines serait une erreur économique et écologique, plaide l’ingénieur et sociologue Gilles Crague dans une tribune au « Monde ».

Publié hier à 14h09, mis à jour à 06h59 Temps de Lecture 5 min.

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L’usine chimique de Borealis à Grand-Quevilly (Seine-Maritime), près de Rouen, le 1er octobre.
L’usine chimique de Borealis à Grand-Quevilly (Seine-Maritime), près de Rouen, le 1er octobre. LOU BENOIST / AFP

Tribune. Ville et industrie ne feraient pas bon ménage : c’est la conclusion naturelle qui semble devoir être tirée lorsque survient un accident industriel, hier à Toulouse avec l’explosion d’AZF, aujourd’hui à Rouen avec l’incendie de Lubrizol.

Ces installations industrielles à risque font alors irruption dans l’espace public : on procède à leur comptage (elles seraient plus de 700 labellisées Seveso seuil haut), on les cartographie pour constater leur proximité avec des zones urbaines denses (2,5 millions de Français vivent à moins d’un kilomètre d’une usine Seveso). Nombreux sont alors ceux qui partagent l’idée selon laquelle « plus aucune usine de ce type ne devrait exister à 3 km du centre-ville d’une grande agglomération », pour reprendre les propos d’un avocat saisi par des associations sur le cas Lubrizol.

« Faut-il se réjouir de cette érosion de l’industrie française qui réglerait, en disparaissant, le problème des risques industriels pour les villes et leurs habitants ? »

Ce souhait de voir disparaître de nos villes ces installations classées coïncide de fait avec une évolution structurelle de l’industrie en France : un nombre d’emplois divisé par deux entre 1975 et 2015, qui se double depuis 2005 d’un déficit commercial manufacturier grandissant (50 milliards d’euros en 2017). La production à l’étranger joue ainsi un rôle croissant dans la satisfaction de la demande française de produits manufacturiers (meubles, téléphones, ordinateurs, automobiles, habillement, pétrole…). Faut-il se réjouir de cette érosion de l’industrie française qui réglerait, en disparaissant, le problème des risques industriels pour les villes et leurs habitants ? Ne faut-il pas, au contraire, la considérer comme un problème pour l’économie, le territoire et les citoyens français ?

L’érosion de l’industrie française constitue d’abord un problème économique. Le déficit commercial manufacturier est en effet très loin d’être compensé par un excédent commercial dans le secteur des services (par exemple, le tourisme). Il engendre donc un « trou » structurel dans la balance commerciale du pays, et la nécessité de s’endetter pour le financer (L’industrie française décroche-t-elle ?, Pierre-Noël Giraud et Thierry Weil, La Documentation française, 2013).

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Mais ce n’est pas tout : ces inconvénients économiques se doublent d’un problème environnemental, puisque les importations manufacturières ont un effet direct sur l’empreinte carbone de la France. En 2017, celle-ci s’élève à 749 millions de tonnes de CO2, dont plus de la moitié (421 millions de tonnes) est due aux émissions importées ! Substituer les importations manufacturières par des fabrications locales, dont les émissions unitaires sont nettement moins importantes, permettrait de limiter l’empreinte carbone française.