/Incendie de Rouen : « L’usine n’a jamais cessé d’être urbaine »

Incendie de Rouen : « L’usine n’a jamais cessé d’être urbaine »

La technologie rend les usines toujours plus sûres et plus compactes, mais n’explique pas pour autant qu’elles vont « revenir en ville ». Notamment parce que la plupart y sont déjà, observent, dans une tribune au « Monde », les experts de l’industrie Vincent Charlet et Thierry Weil.

Publié le 18 octobre 2019 à 14h00 Temps de Lecture 3 min.

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« Tout un pan de l’industrie se trouve donc aujourd’hui à distance des principaux foyers de population… et le paie très cher » (Photo: l’incendie Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre).
« Tout un pan de l’industrie se trouve donc aujourd’hui à distance des principaux foyers de population… et le paie très cher » (Photo: l’incendie Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre). BLAS GARCIA PHOTOGRAPHY

Tribune. Le XXe siècle a vu l’emploi manufacturier perdre son importance au sein des agglomérations pendant qu’il en gagnait dans les territoires ruraux. C’est en partie parce que des usines ont été déplacées en lointaine périphérie, là où le foncier était plus abordable, la main-d’œuvre disponible abondante et les nuisances moins perceptibles. C’est aussi parce que les emplois agricoles disparaissaient à la campagne pendant que les emplois tertiaires fleurissaient dans les centres-villes – notamment ceux des services centraux des entreprises industrielles.

Tout un pan de l’industrie se trouve donc aujourd’hui à distance des principaux foyers de population… et le paie très cher. Les obstacles à la mobilité sont un frein majeur au recrutement, ce qui entrave la croissance des entreprises : un employeur sur deux anticipe aujourd’hui des problèmes de recrutement et ce taux grimpe à près de 80 % pour les TPE et PME industrielles !

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Ce contexte explique sans doute l’apparition, depuis quelques années, d’un récit séduisant selon lequel les dernières technologies numériques rendraient l’activité industrielle tellement « clean » et « high-tech » que l’on pourrait rêver d’un retour paisible des usines en ville, à proximité des talents dont elles ont besoin. L’usine de montage de voitures électriques de Volkswagen, dans un immeuble de verre au cœur de la ville de Dresde, en est une illustration.

Toulouse, Poissy, Clermont-Ferrand

Cependant, l’accident industriel de Lubrizol [à Rouen le 26 septembre] rappelle que tout n’est pas si simple. Par ailleurs, ce retour en ville des usines, s’il était massif, aggraverait encore les difficultés économiques de nos territoires ruraux.

Certes, la technologie numérique et les progrès de la logistique permettent une fabrication « juste à temps » avec moins de stock et de surfaces occupées. Bien sûr, l’impression 3D est une technologie utile et prometteuse, qui permet de fabriquer différemment certaines pièces et contribue à la personnalisation des produits, mais elle ne bouleverse pas pour autant l’architecture d’équipements complexes ni les chaînes de valeur.

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Ce qui fait que l’industrie s’ancre dans un territoire – ou parfois s’en détache – relève d’un large faisceau de facteurs économiques, historiques et géographiques. C’est parce qu’ils disposent des formes de construction et d’armement parmi les plus grandes du monde que les Chantiers de l’Atlantique sont au cœur de la ville de Saint-Nazaire. C’est parce qu’il peut s’appuyer sur le réseau routier reliant la Franche-Comté aux régions voisines que le groupe PSA peut conserver des fonctions de production et de logistique à Sochaux. C’est parce qu’elles ont su élaborer une forme de « complicité concurrentielle » que les entreprises de plasturgie d’Oyonnax s’imposent face à leurs concurrents… Les usines bougent peu en réalité, notamment parce que les compétences complémentaires accumulées dans un bassin d’emploi ne se recréent pas si facilement.