/« Le cas Lubrizol montre qu’une vision basée sur l’autosuffisance alimentaire locale doit être questionnée »

« Le cas Lubrizol montre qu’une vision basée sur l’autosuffisance alimentaire locale doit être questionnée »

Le nuage de suie a laissé des traces noires entre autres sur les serres de Pascal Henache à Sommery, dans le Pays de Bray situé à 36,7km de l'usine Lubrizol.

JULIEN PAQUIN POUR LE MONDE

Par Roland Condor

Publié le 18 octobre 2019 à 14h00, mis à jour à 10h30

Tribune. L’incendie de l’usine Lubrizol [à Rouen le 26 septembre] a des conséquences désastreuses pour toute la chaine alimentaire locale. Si les agriculteurs ont été les premiers touchés et que certaines exploitations sont économiquement en danger, c’est tout l’aval de la chaîne qui est impacté.

Pour les acteurs de la vente en circuit court, les effets se font également sentir : mis à part les fruits et légumes cultivés sous serre, de nombreux produits ont été interdits à la vente. C’est le cas du miel, des œufs, des céréales ou des produits de maraîchage cultivés en plaine. Les agriculteurs qui vendent ces produits en circuits courts sont touchés, mais aussi les intermédiaires ainsi que les clients dont une partie est constituée par de la restauration collective.

A ce stade, les conséquences restent mesurées car les flux de produits alimentaires locaux sont encore limités. Mais alors que le loi Egalim votée à la fin de l’année 2018 introduit l’obligation pour la restauration collective publique de proposer au moins 50 % de produits durables à partir du 1er janvier 2022, des doutes subsistent quant à la capacité des territoires à répondre convenablement à la demande de produits locaux dans un contexte de restriction sanitaire.

L’arrêté de restriction alimentaire qui a été défini à la suite de l’incendie de Lubrizol touche environ 200 communes sur un territoire de 100 km de long et d’environ 30 km de large. Cela signifie que les consommateurs de produits locaux qui s’approvisionnaient dans ce périmètre ont vu l’offre se réduire considérablement. La situation n’est pas dramatique pour eux aujourd’hui car ils peuvent encore s’approvisionner ailleurs, réduire leur consommation de produits locaux ou consommer ponctuellement des produits qui ne sont pas d’origine locale ou qui sont transformés.

Faible résilience

En revanche, elle peut l’être demain si la population devient dépendante de produits locaux et qu’un accident comme Lubrizol produit des effets durables et géographiquement étendus. Elle peut l’être aussi pour les intermédiaires : dans l’hypothèse où une plate-forme de produits locaux s’approvisionne exclusivement dans la zone impactée, la situation n’est guère meilleure que celle des agriculteurs situés dans cette même zone. La même remarque s’applique à un restaurant collectif public dépendant de ce seul intermédiaire : sa dépendance à l’égard d’un fournisseur qui lui-même est dépendant peut faire dérailler toute la chaîne.